Le défilé des crayons à Paris...

Il y a des coups tellement forts dans la vie... ; Qu’en sais-je ! (César Vallejo)

Jamais la plainte de Vallejo ne fut ressentie aussi dramatiquement qu’en ce dimanche de réveil à Paris (1). Un timide soleil avait dénudé les mains de l’hiver. Mes yeux observaient les pas résolus qui marchaient en direction de la Place de la République. Autour de midi, le quartier présentait une géographie inhabituelle : dans toutes les rues adjacentes une foule d’hommes, de femmes, d’enfants, déterminés à être présents, à être l’Histoire, souriants dans leur douleur, conscients dans leurs décisions, quelque chose avait ébranlé la tribu (2). N’oublions pas que c’est le peuple qui écrit l’Histoire.

Je n’invente pas la réalité. Je la décris. J’ouvre les portes de mes pupilles étonnées devant tant d’yeux décidés à cesser de pleurer. Les mains lèvent des crayons, des écriteaux, ou simplement, applaudissent. Un chœur d’applaudissements s’oppose à l’ignominie. Un récital de voix silencieuses dessinant le visage de la vie, de l’espérance, de l’humanité, face à la mort de l’encre, de la création, du rire. Je suis en train de vivre des instants qui laisseront des traces dans mes os fissurés de vécu. Il est temps de dire : Assez ! Aux tragédies et à tous ceux qui cherchent des prétextes pour assassiner la parole. Parce que c’est justement tout le contraire que souhaite l’être humain : Il aspire au respect de chacun bien au-delà des idéologies ou théologies souvent mal comprises. Dépasser les ombres et les vérités de ceux qui fabriquent des vérités en des temps incertains.

La ville irradiait d’elle-même. Et bien que ses lumières fussent éteintes en signe de deuil, ses lèvres nocturnes continuaient de briller, comme des murmures au crépuscule et à l’éternité de la vie. Les symboles renaissent de la mort, le temps suit son cours. Quelqu’un dessine, un enfant vient au monde. Le souvenir déjoue les balles. La patrie s’éclaire d’une lumière nouvelle. Elle devient celle de l’Humain par-delà les frontières.

Je marche aux côtés de ceux qui marchent. Chefs d’établissement, dirigeants, artistes, poètes, blancs, noirs, métis… Plus de deux millions de marcheurs en ce singulier défilé où toutes les voix contiennent un crayon afin de dessiner l’essentiel : la fraternité. Afin d’exiger : la liberté. Afin de semer et semer encore l’égalité et la solidarité. La ville irradiait d’elle-même, toutes différences confondues pour défendre les valeurs qui rendent l’être humain plus humain. Tout était là, à la source de la lumière. Je me suis dit qu’il fallait beaucoup plus que des balles pour assassiner la mémoire.

Le présent est déjà du passé, tout se reconstruit, le passé se dirige vers l’avenir. Les larmes versées font croître des jardins de roses rouges, des sourires rouges, pour les siècles des siècles cependant que la Seine continue à rouler son flot chantant et mélodieux jusqu’à la mer. Avec les barques chargées de Dieux, souriants, vêtus de hardes ou habillés comme des princes, mais qui tous disent : Aimer. Alors, pourquoi tant de morts si tous prêchent l’Amour ?

La marée humaine continue sa marche vers la Nation (3). Une autre façon de manifester l’amour. Sous les cendres se lèvent d’autres crayons. Sous le regard surpris de la nuit ou le chagrin des ombres, les applaudissements ne cessent pas, au rythme des mains, ou du poing levé, à la lumière de la conscience et du guide unique du phare républicain. Non, il n’y avait pas de bannières, ni drapeaux, ni vieux chants guerriers, seulement un fleuve transparent d’hommes et de femmes, de familles et d’amis, de consciences accordées, de crayons en l’air, dessinant l’infini, face à l’éternel, comme pour dire : Nous sommes là, unis par le verbe, la patrie sans frontières, en tant qu’êtres humains, main dans la main, et dans la rue, coude à coude, nous sommes bien plus que deux millions, conscients que l’arbre croît au milieu de la forêt.

Dans le silence vif, renaissent les voix qu’ils n’ont pas tuées. Les quatre saisons passent. Mes yeux ne dorment pas en ce jour faiseur d’une histoire qui ressemble au vécu d’une autre histoire. Les blessures ouvrent les souvenirs. En un autre temps, une autre patrie ensanglantée par un mois de septembre, au sud de l’Amérique du Sud. D’autres corps criblés par les balles de ceux qui se disaient des frères. D’autres visages inconnus dans l’attente d’être reconnus. Une autre diaspora traversant les montagnes en quête d’un lieu plus fraternel. Un septembre d’agonies pour ceux qui rêvaient d’un pays de justice. Un septembre où ne fleurissaient pas les primevères mais la cruelle réalité des pires ambitions. À cette époque-là, la mort se pavanait en uniforme. D’un côté, elle portait son arme de mort, et de la main droite le crucifix d’un Dieu à sa mesure. Oui, Vallejo avait raison de s’exclamer: « Il y a des coups tellement forts dans la vie. Qu’en sais-je ! »

Mais les coups passent. Tout passe : le ciel, la place, le défilé, la foule, les échos des applaudissements. Pas la parole ! Chaque mot continue sa trajectoire, son message, sur les murs de la ville ou dans les pages d’un journal, d’une revue, la satire d’un dessin. Les paroles vont et viennent, comme un tango universel, intemporel. Tout reste à l’intérieur d’un tout qui dit Non à l’oubli. Et c’est ce que j’appelle Poésie : l’art de sentir en silence, de rénover le dit, afin de faire vibrer la beauté de ce qui ne se dit même pas, mais se ressent.

Vie et mort marchent de concert et ne sont pas opposées. Dans les voix du verbe se respire l’instant qui passe pour se transformer en passé dans le même instant. Tandis que les yeux brillent, quelque chose qui semble une espérance permet que le jour se lève en mon corps peuplé de jours naissants. Je suis celui qui fut et je suis celui qui s’applique à être pendant que je suis. Le visage de la réalité n’est jamais la réalité même, et ni le même visage. Parfois, mon crayon écrit Réconciliation et je crois par ma main écrire et décrire l’écho intime de mon ressenti. J’écris ensuite Libération et je sens l’éclat des regards qui provoquent un vertige infini en mon regard plus intime. Je réconcilie les souvenirs en me libérant des ombres. Résonnent en moi les applaudissements du défilé des crayons à Paris. La mémoire n’est pas assaillie, elle s’ennoblit par la métaphore. Rien ne justifie le meurtre d’une personne, moins encore pour la simple et légitime raison qu’elle ne partage pas nos idées ou théologies. Peut-être nous faut-il réapprendre à aimer, pour voir le chemin, les gens du chemin, cela seul importe, car la finalité n’est pas le but, le but est le chemin, l’autre moi qui se contemple dans le miroir de tout autre qui fait le chemin. Pourquoi couper une rose ? Décris-la dans sa beauté, fais naître une autre rose, c’est seulement ainsi que tu découvriras le parfum d’un baiser. Et ta parole sera éternelle.

Mérite la vie, mérite ce que tu aimes. Un crayon sera ton reflet dans le miroir unique de ton temps de vie : parce que la Terre Mère, la patrie Monde, est un lieu pour toutes les voix.

Luis Del Río Donoso

Traduction : Maryse Gévaudan

Notes :

(1) Dimanche 11 Janvier 2015

(2) Défilé Citoyen et Républicain. Près de trois millions de personnes ont défilé dans la capitale française pour le droit à la liberté d’expression, contre la barbarie, contre le racisme et l’antisémitisme. Elles ont rendu un hommage posthume aux journalistes et au personnel de l’hebdomadaire « Charlie Hebdo », aux policiers et aux victimes juives assassinés les fatidiques 7, 8 et 9 janvier 2015 à Paris.

(3) La Place de la République et la Place de la Nation sont deux lieux mythiques de la ville, situés au nord-est, proches de la Place de la Bastille. La plupart des rassemblements et défilés suivent cet itinéraire.

 

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Photos : Pierre Levy, Eléonore de Bonneval

http://www.edebonneval.co.uk